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"Toute sa vie, il s’était ébahi de cette faculté qu’ont les idées de s’agglomérer froidement comme des cristaux en d’étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues, ou encore d’assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine, comme ces masses inertes dont accouchent certaines femmes, et qui ne sont en somme que de la matière qui rêve. Bon nombre des produits de l’esprit n’étaient eux aussi que de difformes veaux-de-lune. D’autres notions, plus propres et plus nettes, forgées comme par un maître ouvrier, étaient de ces objets qui font illusion à distance ; on ne se lassait pas d’admirer leurs angles et leurs parallèles; elles n’étaient néanmoins que les barreaux dans lesquels l’entendement s’enferme lui-même, et la rouille du faux mangeait déjà ces abstraites ferrailles. Par instant, on tremblait comme sur le bord d’une transmutation : un peu d’or semblait naître dans le creuset de la cervelle humaine ; on n’aboutissait pourtant qu’à une équivalence ; comme dans ces expériences malhonnêtes par lesquelles les alchimistes de cour s’efforcent de prouver à leurs clients princiers qu’ils ont trouvé quelque chose, l’or au fond de la cornue n’était que celui d’un banal ducat ayant passé par toutes les mains, et qu’avant la cuisson le souffleur y avait mis. Les notions mouraient comme les hommes : il avait vu au cours d’un demi-siècle plusieurs générations d’idées tomber en poussière."

—  L’Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar, La Vie immobile, L’abîme

Construction - Aleksandr Rodchenko

Construction - Aleksandr Rodchenko

L’habituelle fourche patibulaire se dressait hors du bourg, sur un petit mamelon herbu, mais le corps qui pendait là avait été si longtemps exposé à la pluie, au soleil et au vent qu’il avait presque acquis la douceur des vieilles choses à l’abandon ; la brise jouait amicalement avec ses loques aux couleurs fanées.
L’Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar, La Vie immobile
Du législateur

"Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer ; de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique et indépendante que nous avons reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi l’institution est solide et parfaite : en sorte que si chaque citoyen n’est rien, ne peut rien que par tous les autres, et que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu’elle puisse atteindre."

Rousseau, Du Contrat social, II, 7

Le Quatre, le Trois, le Deux et le Un.  1595, in Amphitheatrum sapientiae aeternae, Heinrich Khunrath

Le Quatre, le Trois, le Deux et le Un.  1595, in Amphitheatrum sapientiae aeternae, Heinrich Khunrath

Ruse de guerre

«Nous vivons là-dedans comme vous autres dans vos sapes et dans vos tranchées. On finit par tirer vanité d’un sous-entendu qui change tout, comme un signe négatif discrètement placé devant une somme; on s’ingénie à faire çà et là d’un mot plus hardi l’équivalent d’un clin d’œil, du soulèvement de la feuille de vigne, ou de la chute du masque aussitôt renoué comme si de rien n’était. Un tri s’opère de la sorte parmi nos lecteurs; les sots nous croient; d’autres sots, nous croyant plus sots qu’eux, nous quittent; ceux qui restent se débrouillent dans ce labyrinthe, apprennent à sauter ou a contourner l’obstacle du mensonge. Je serais bien surpris si on ne retrouvait pas jusque dans les textes les plus saints les mêmes subterfuges. Lu ainsi, tout texte devient un grimoire.»

(…)

«―Qu’est l’erreur, et son succédané le mensonge, poursuivit Zénon, sinon une sorte de Caput Mortuum, une matière inerte sans laquelle la vérité trop volatile ne pourrait se triturer dans les mortiers humains ?… Ces plats raisonneurs portent aux nues leurs semblables et crient haro sur leurs contraires ; mais que nos pensées soient véritablement d’une espèce différente, elles leur échappent ; ils ne les voient plus, tout comme une bête hargneuse cesse bientôt de voir sur le plancher de sa cage un objet insolite qu’elle ne peut ni déchirer ni manger. On pourrait de la sorte se rendre invisible.»

«Si je dis que trois font un ou que le monde fut sauvé en Palestine, ne puis-je inscrire en ces paroles un sens secret au-dedans du sens extérieur, et m’enlever ainsi jusqu’à la gêne d’avoir menti ? Des cardinaux (j’en connais) s’en tirent de la sorte, et c’est ce qu’on fait des docteurs qui passent maintenant pour porter un halo au ciel. Je trace comme un autre les quatre lettres du Nom auguste, mais qu’y mettrais-je ? Tout, ou son Ordonnateur ? Ce qui Est, ou ce qui n’est pas, ou ce qui Est en n’étant pas, comme le vide ou le noir de la nuit ? Entre le Oui et le Non, entre le Pour et le Contre, il y a ainsi d’immenses espaces souterrains où le plus menacé des hommes pourrait vivre en paix.»

―Zénon, dans L’Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar, I, La conversation à Innsbruck

Milo Manara

Milo Manara

Voyeurisme et phonographe

(…)

Du nouveau, il y en eut en effet. Après leur entretien sur les phonographes et leurs différents mérites, M. Jo demande à Suzanne de lui ouvrir la porte de la cabine de bains afin qu’il puisse la voir toute nue, moyennant quoi il lui promit le dernier modèle de La Voix de son Maître et des disques en plus, les dernières-nouveautés-de-Paris. En effet, tandis que Suzanne se douchait comme chaque soir avant d’aller à Ram, il frappa discrètement à la cabine de bains.
-Ouvrez-moi, dit M. Jo, très doucement. Je ne vous toucherai pas, je ne ferai pas un pas, simplement je vous regarderai, ouvrez-moi.
Suzanne s’immobilisa et fixa la porte de la cabine obscure derrière laquelle se tenait M. Jo. Aucun homme ne l’avait vue vraiment nue, sauf Joseph qui montait quelque fois se laver les pieds au moment où elle prenait son bain. Mais comme ça n’avait jamais cessé de se produire depuis qu’ils étaient tout petits, ça ne pouvait pas compter. Suzanne se regarda bien, des pieds à la tête, regarda longuement ce que M. Jo lui demandait de regarder à son tour. Surprise, elle se mit à sourire sans répondre.
-Rien que le temps de vous voir, soupira M. Jo, Joseph et votre mère sont de l’autre côté. Je vous en supplie.
-Je ne veux pas, dit faiblement Suzanne.
-Pourquoi ? Pourquoi ma petite Suzanne ? J’ai tellement envie de vous voir à force de rester près de vous toute la journée. Rien qu’une seconde.

Immobile, Suzanne attendait toujours de savoir s’il le fallait. Le refus était sorti d’elle machinalement. Ç’avait été non. D’abord, non, impérieusement. Mais M. Jo suppliait encore tandis que ce non lentement s’inversait et que Suzanne, inerte, emmurée, se laissait faire. Il avait très envie de la voir. Quand même c’était là l’envie d’un homme. Elle, elle était là aussi, bonne à être vue, il n’y avait que la porte à ouvrir. Et aucun homme au monde n’avait encore vu celle qui se tenait là derrière cette porte. Ce n’était pas fait pour être caché mais au contraire pour être vu et faire son chemin de par le monde, le monde auquel appartenait quand même celui-là, ce M. Jo. Mais c’est lorsqu’elle fut sur le point d’ouvrir la porte de la cabine obscure pour que pénètre le regard de M. Jo et que la lumière se fasse enfin sur ce mystère, que M. Jo parla du phonographe.
-Demain vous aurez votre phonographe, dit M. Jo. Dès demain. Un magnifique Voix de son Maître. Ma petite Suzanne chérie, ouvrez une seconde et vous aurez votre phono.

C’est ainsi qu’au moment où elle allait ouvrir et se donner à voir au monde, le monde la prostitua. La main sur le loquet de la porte, elle arrêta son geste.
(…)

Extrait d’Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras, 1950

Der Schlossberg von S. - Paul Klee - 1930

Der Schlossberg von S. - Paul Klee - 1930

Virginité

(…)

Le lendemain, elle dit à son fiancé abîmé dans la contemplation de son coude :

-Paul… J’ai parfois de tels caprices…

-Tant mieux, ma chérie, c’est cela que j’attendais de toi. Que serais-tu sans caprices et sans fantaisies ? J’adore cette innocence qui déraisonne !

-Mais mes caprices sont étranges, Paul… si étranges que j’ai honte de les dire.

-Tu ne peux en avoir d’autres, vu ton ignorance. Plus ton caprice sera étrange et spécial, plus j’aurai d’ardeur à le satisfaire, ma petite fleur ! En lui cédant, je rendrai hommage à ta virginité et à la mienne.

-Mais… C’est que, vois-tu, c’est… ce n’est pas cela… En tout cas, j’ai des envies. Dis-moi, est-ce que tu as, toi aussi… comme les autres… est-ce que tu as volé ?

-Pour qui me prends-tu, Alice ? Que signifient ces paroles ? Pourrais-tu aimer un seul instant un homme souillé par un tel forfait ? Je me suis toujours efforcé d’être digne de toi, et de rester pur, bien entendu dans le domaine masculin qui est le mien.

-Je ne sais pas, je ne sais pas, Paul, mais dis-moi, et très franchement, je t’en prie, est-ce qu’il t’est arrivé déjà de… tromper quelqu’un, ou de mordre, ou d’aller… à demi nu, ou bien est-ce que tu as déjà dormi sur un mur, ou battu quelqu’un, ou léché, ou mangé des ordures ?

-Mon enfant ! Mais que dis-tu ? Qu’est-ce qui te prend ? Réfléchis, Alice ! Moi, lécher ou tromper ? Et mon honneur ! Tu deviens folle !

-Ah, Paul, dit Alice, quelle journée splendide ! Pas un seul nuage, et il y a tant de soleil qu’il faut se protéger les yeux avec la main.

Absorbés par leur entretien, ils avaient fait le tour de la maison et se retrouvèrent devant la cuisine, où, sur un tas d’ordures, traînait un os abandonné par Bibi et auquel adhérait encore un peu de viande rose.

-Regarde, Paul ! dit Alice. Un os !

-Allons-nous en, dit Paul. Allons-nous en, il y a de mauvaises odeurs et on entend piailler les filles de cuisine. Non, Alice, je ne comprends pas que de telles idées puissent naître dans cette douce petite tête.

-Attends, Paul, attends, ne partons pas encore. On voit que Bibi n’a pas tout rongé… Paul… ah, comme je suis… je ne sais pas moi-même… Paul.

-Quoi donc, ma chérie, tu te sens mal ? C’est peut-être la chaleur qui t’a fatiguée, il fait si lourd.

-Mais non, voyons ! Vois comme il nous regarde, comme s’il voulait nous mordre, nous dévorer. M’aimes-tu beaucoup ?

Ils se tenaient devant l’os que Bibi, à qui il rappelait des souvenirs, vint flairer et lécher.

-Si moi je t’aime ? Je t’aime tant qu’un tel amour ne peut se rencontrer que dans les montagnes.

-Eh bien, moi, je voudrais tant, Paul, que tu mordes, que nous mordions ensemble cet os sur le tas d’ordures. Ne me regarde pas, je rougis (elle se blottit contre lui), ne me regarde pas maintenant.

-Cet os ? Comment, Alice ? Quoi ? Que dis-tu ?

-Paul ! dit-elle en se pressant contre lui. Cette… cette pierre, vois-tu, a excité en moi je ne sais quelle inquiétude. Je ne veux rien savoir, ne me dis rien, mais quelque chose me fait souffrir dans le jardin et les roses, et le mur, et la blancheur de ma robe et… ah, que sais-je ? Je voudrais peut-être avoir les épaules meurtries… Cette pierre, cette pierre m’a fait comprendre, à mes épaules, qu’il y a quelque chose, là, derrière ce mur… Et je le mangerai, je le mordrai dans cet os, nous le mordrons ensemble, Paul, toi et moi, moi avec toi, il le faut, il le faut (elle insistait avec violence), sans quoi je mourrai jeune.

Paul était stupéfait.

-Mon enfant, que veux-tu faire de cet os ? Tu es folle ! Si tu y tiens absolument, fais-toi servir un os tout frais du pot-au-feu.

-Mais je veux justement qu’il vienne d’ici, du tas d’ordures ! cria Alice en trépignant. Et en cachette, en ayant peur de la cuisinière !

Une querelle s’éleva soudain entre eux, chaude et languissante comme la torpeur du soleil de juillet qui s’abaissait vers l’occident.

-Voyons, Alice, c’est affreux, ça pue, pouah ! J’en ai vraiment la nausée, c’est justement là que la cuisinière vide les eaux de vaisselle !

-Les eaux de vaisselle ? Moi aussi j’en ai la nausée et je me sens mal, moi aussi j’ai horreur des eaux de vaisselle ! Crois-moi, Paul, oui, cela se mord, cela se mange ! Tout le monde le fait, je le pressens, quand personne ne voit.

Ils se querellèrent longtemps.

-C’est dégoûtant.

-C’est obscur, étrange, mystérieux, honteux et délicieux.

-Alice ! s’écria enfin Paul en se frottant les yeux. Pour l’amour du ciel… Je commence à avoir des doutes. Qu’y a-t-il ? Je rêve peut-être ? Je ne veux pas, grand Dieu, poser des questions, je ne suis pas indiscret mais… Tu plaisantes peut-être, Alice, tu te moques de moi ? Que s’est-il passé ? Une pierre, dis-tu… Se pourrait-il… qu’on lance vraiment des pierres et que… qu’il en découle un appétit malsain pour les os ? Mais c’est trop anormal, c’est trop impur. Non, je respecte tes caprices, mais ici, ce n’est plus l’instinct virginal, c’est… c’est un mensonge gros comme le bras.

-Comme le bras ? répondit Alice. Mes bras ne sont-ils pas virginaux ? Tu as dit toi-même qu’il fallait fermer les yeux, machinalement et tranquillement, naïvement et purement et… Ah ! Paul, vite, regarde comme le soleil brille, et ce ver qui rampe si lentement sur la feuille, et moi j’ai tellement envie ! Je t’assure, tout le monde fait la même chose et il n’y a que nous pour… pour ne pas savoir ! Oh ! toi, tu crois que jamais personne ne… et moi je te dis que le soir les pierres volent comme s’il en pleuvait, au point qu’on ne peut pas fermer les yeux, et sous les arbres les gens mordent des os et autres détritus, affamés, à demi nus ! C’est cela, l’amour, l’amour !

-Ha ! Tu es folle !

-Arrête ! cria-t-elle en le tirant par la manche. Viens, allons, l’os !

-Jamais ! Jamais !

Dans son désespoir, il l’aurait peut-être frappée.
 Mais à ce moment ils entendirent comme un bruit de coup et un gémissement venus de derrière le mur. Ils y coururent et se penchèrent au-dessus des rosiers grimpants : là, au bord de la rue, sous un arbre, une jeune fille, nu-pieds, suçait son genou, douloureusement repliée sur elle-même :

-Qu’est-ce ? murmura Paul.

Alors une autre pierre fendit l’air et atteignit à la nuque la fille, qui tomba, puis se releva d’un bond et sauta derrière l’arbre, cependant qu’on entendait des cris masculins ;

-Ce n’est pas tout ! Tu en auras d’autres ! Tu vas voir ! Voleuse !

L’air était caressant, ardent, et il se fit dans la nature un grand silence, un de ces moments d’oubli frémissants, odorants…

-Tu vois ? chuchota Alice.

-Quoi donc ?

-On lance… on lance des pierres aux jeunes filles… pour le plaisir seulement… pour jouir…

-Non, non, c’est impossible.

-Tu as vu toi-même… Viens, l’os nous attend, allons à cet os ! Nous le mordrons ensemble, tu veux, ensemble, moi avec toi, toi avec moi ! Regarde, je l’ai déjà dans la bouche ! A toi, maintenant, à toi !


Extrait de Virginité, Bakakaï, W. Gombrowicz, 1928; trad. Georges Sédir.

Piranese

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