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Mattotti - couverture de Labyrinthes

Mattotti - couverture de Labyrinthes

Le coeur volé

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe
Mon triste coeur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal.

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé.
Au gouvernail, on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
O flots abracadabrantesques
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé.
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques
J’aurai des sursauts stomachiques
Moi, si mon coeur est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?

Rimbaud

Kandinsky - Sans titre. c.1915

Kandinsky - Sans titre. c.1915

Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Rimbaud

Moebius

Moebius

Je songeois que Philis, des Enfers revenue,
Belle comme elle estoit à la clarté du jour,
Vouloit que son phantosme encore fist l’amour,
Et que comme Ixion, j’embrassasse une nue.

Son ombre dans mon lit se glissa toute nue,
Et me dit : « Cher Thyrsis, me voicy de retour :
Je n’ay fait qu’embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ, le sort m’a retenue.

Je viens pour rebaiser le plus beau des amans
Je viens pour remourir de tes embrassemens. »
Alors que cette idole eut abusé ma flamme,

Elle me dit : « Adieu, je m’en vay chez les morts ;
Comme tu t’es vanté d’avoir baisé mon corps
Tu pourras te vanter d’avoir baisé mon âme. »

Théophile de Viau

Moebius

Moebius

Les amants trompeurs
A qui vendez vous vos coquilles 
Entre vous, amans pèlerins? 
Vous cuidez bien, par voz engins, 
A tous pertuis trouver chevilles. 

Sont ce coups d'esteufs, ou de billes 
Que ferez tesmoing voz voisins? 
A qui vendez vous voz coquilles 
Entre vous, amans pèlerins ? 

On congnoist tous voz tours d'estrilles 
Et bien clerement voz latins ; 
Trotez, reprenez voz patins, 
Et troussez voz sacs et voz quilles; 
A qui vendez vous voz coquilles ! 


Rondeau CXLVIII - Les amants trompeurs

Charles d'Orléans
Moebius

Moebius

"Toute sa vie, il s’était ébahi de cette faculté qu’ont les idées de s’agglomérer froidement comme des cristaux en d’étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues, ou encore d’assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine, comme ces masses inertes dont accouchent certaines femmes, et qui ne sont en somme que de la matière qui rêve. Bon nombre des produits de l’esprit n’étaient eux aussi que de difformes veaux-de-lune. D’autres notions, plus propres et plus nettes, forgées comme par un maître ouvrier, étaient de ces objets qui font illusion à distance ; on ne se lassait pas d’admirer leurs angles et leurs parallèles; elles n’étaient néanmoins que les barreaux dans lesquels l’entendement s’enferme lui-même, et la rouille du faux mangeait déjà ces abstraites ferrailles. Par instant, on tremblait comme sur le bord d’une transmutation : un peu d’or semblait naître dans le creuset de la cervelle humaine ; on n’aboutissait pourtant qu’à une équivalence ; comme dans ces expériences malhonnêtes par lesquelles les alchimistes de cour s’efforcent de prouver à leurs clients princiers qu’ils ont trouvé quelque chose, l’or au fond de la cornue n’était que celui d’un banal ducat ayant passé par toutes les mains, et qu’avant la cuisson le souffleur y avait mis. Les notions mouraient comme les hommes : il avait vu au cours d’un demi-siècle plusieurs générations d’idées tomber en poussière."

—  L’Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar, La Vie immobile, L’abîme

Construction - Aleksandr Rodchenko

Construction - Aleksandr Rodchenko